Evènements Viticoles de 1907

 

Les prémices.

Au début du XXe siècle, les prémices d'une crise viticole grave étaient visibles. Les cours du vin accusaient une forte baisse, mettant en situation délicate les vignerons les plus exposés financièrement. Les grands négociants avaient découvert de nouveaux marchés, en Espagne, en Italie ou en Algérie. Pour les vins du Languedoc, la concurrence était rude: il fallut ajuster les prix à la baisse. Et surtout la fraude se généralisait, ainsi que le sucrage du vin: on fabriquait un sirop (composé d'acide, de sucre et d'eau) que l'on ajoutait à du vin de faible teneur en alcool, et l'on obtenait ainsi un "vin" plus corsé que l'on mettait sur le marché à des prix encore plus bas. Ce breuvage était souvent aromatisé ou coloré de façon tout aussi artificielle. On dénonçait souvent la concurrence déloyale de ce "vin trafiqué" qui faisait le bonheur de l'industrie sucrière du Nord de la France ainsi que des négociants (certains languedociens) qui réalisaient là d'énormes bénéfices.

Mais le vin languedocien se vendait de plus en plus mal. Les récoltes abondantes des années précédentes avaient fait gonfler des stocks devenus impossibles à écouler. Une manifestation eut lieu à Béziers dès 1905 (environ 20 000 manifestants) pour dénoncer cette crise de mévente.

Le développement viticole avait profité aussi à de nombreux petits propriétaires. Certains avaient un autre métier et avaient ainsi un revenu d'appoint tiré de la vigne. La viticulture procurait de nombreux emplois induits, ouvriers agricoles, tonneliers, fabricants d'engrais, d'outils, de machines, mais aussi dans le transport et le négoce.

 

Les propriétaires de Vendargues.

Les grands propriétaires de Vendargues, tels que : Dides, Claret, Cairel, Desfour, Irles, Gleize, Puech, Tindel, Le Roy, employaient une majeure partie des habitants comme ouvriers agricoles dont certains possédaient quelques vignes qu'ils cultivaient le dimanche, jour de repos. Ces grands propriétaires possédaient leur propres caves comme par exemple la cave de Monsieur Dides qui était une grande bâtisse sur la gauche du chemin montant au cimetière.

Cave de Dides

La politique à Vendargues depuis la révolution avait peu à peu évolué. Si au lendemain de la Convention l'élan patriotique était visible on sait qu'un courant royaliste invisible était resté très actif. Ce courant "blanc" était porté par les plus riches des propriétaires et soutenu par le clergé, curé de Vendargues en tête. Ces gros propriétaires se conduisaient avec leurs ouvriers comme des pères de famille, bons chrétiens et charitables, fournissant le gîte et le nécessaire à leurs employés ce qui les obligeaient à un certain clientélisme pour les élections. Par contre une majeure partie des petits propriétaires, des carriers, des artisans et une faible partie des commerçants était plutôt du côté républicain, on les retrouvait à ce moment là dans le camp du radical socialisme.

La séparation de l'église et de l'état dont la conséquence fut pour Vendargues l'inventaire brutal du 20 novembre 1906 ou la porte de l'église de Vendargues fut fracassée en fut l'aboutissement théâtral. Un néo-royalisme avait vu le jour en France supporté par une organisation hybride s'appuyant sur le catholicisme, l'Action Française, florissante dans le Midi, son organe de presse était le journal l'Eclair, l'ancêtre de Midi Libre. L'homme qui portait le mouvement dans le Midi s'appelait Charles Maurras, l'évêque de Montpellier Monseigneur de Cabrière, le soutenait et la jeunesse catholique de Vendargues comme dans tous les villages des environs suivait le mouvement. Le curé de Vendargues à l'époque était Léopold Deleuze qui hérita avec sa sœur d'un grand domaine viticole à Pignan.

La Fédération socialiste révolutionnaire de l'Hérault rattachée au parti socialiste de France qui avait émergée en 1902 n'attirait guère. En règle générale, le courant socialiste majoritaire dans l'Hérault évitait de suivre les menées anticléricales qui restaient l'apanage des radicaux. Cependant devant les graves difficultés qui touchaient tout le monde, il n'y eut plus de dissensions politiques et toutes les différences d'opinions s'effacèrent pour laisser place à l'union.

La Cave Raymond avenue de la gare, devenue aujourd'hui le centre Fuxa ; salle Armingué.

Le comité d'Argeliers

1907, la crise était là. Les petits viticulteurs étaient ruinés, les ouvriers agricoles étaient au chômage. Les vendanges de 1906 ne se vendaient pas. La révolte s'organisait... Le 11 mars 1907, le signal de la révolte était donné par un groupe de vignerons du Minervois, dans le village d'Argeliers . Ils étaient menés par Marcellin Albert qui fondait le "Comité d'Argeliers", comptant plus de 80 vignerons. Le comité se rendait alors à Narbonne pour avoir une entrevue avec une commission d'enquête envoyée par le Parlement.

Marcelin Albert à Vendargues

Marcellin Albert avait crée un comité de défense de la viticulture qui prévoyait l'organisation de manifestations dans la région. Marcelin Albert était un cousin de la famille Guille habitant le village. Il fut invité à Vendargues ou il passa la journée au mazet de Guille qui s'est appelé depuis ce jour le Mazet de Marcelin Albert.

Paul Luc Sabatier en fit une célèbre chanson : Lou maset de Marcelin Albert.

Aquel maset, moussus, a soun istouera......................Ce Mazet, Monsieur, à son histoire

Que vos dira qu'en mila nou cent sèt...........................Qui vous dira qu'en mille neuf cent sept

Quand lou Miejour era dans la misera.......................Quand le Midi était dans la misère

Un ome, un jour, tout soul se panlevet........................Un homme un jour, tout seul, s'est soulevé

A soun appel de Nîmes à Narbouna...............................A son appel de Nîmes à Narbonne

Tout lou Miejour faguet faça au gouber......................Tout le Midi fit face au Gouvernement

E ioi moussus se lou vi se resouna...............................Et aujourd'hui, Monsieur, si le vin se défend

Oi hou deven à Marcelin Albert....................................Oui on le doit à Marcelin Albert.

 

Marcelin Albert, prédicateur passionné, écrivait dans l'Eveil démocratique du 1er septembre1907 : "Il faut unir toutes les classes, tous les partis, toutes les bonnes volontés, afin que le mouvement n'ait aucune allure politique. Il faut faire ainsi comme un solide alliage, dont aucun élément ne puisse se dissocier."

A Vendargues comme dans tout le midi, Grands et petits propriétaires, Rouges et Blancs furent unis contre l'adversité, le Gouvernement, les fraudeurs. 1907 à Vendargues, ce fut l'union sacré pour le vin ...

Les grandes manifestations

Au mois d'avril, le mouvement s'accélérait et gagnait en ampleur, 1000 manifestants à Ouveillan le 7 avril. Ils étaient près de 15 000 à Capestang le 21. Le 5 mai, on comptait 100 000 personnes à Narbonne où l'armée faisait feu sur les manifestants (Il y eut deux morts). Le 12 mai, ils étaient 150 000 sur les Allées Paul Riquet et au Champ-de-Mars à Béziers, où l'armée fraternisait avec la foule (le 17 ème régiment d'infanterie de ligne). Tout le Languedoc semblait se liguer contre Clémenceau, président du Conseil. La révolte vigneronne ne faiblissait pas, cristallisant des rancœurs plus profondes (Opposition Paris/province - opposition occitan/français) où l'on faisait référence à la croisade des Albigeois, aux crimes commis par Simon de Montfort et ses sbires venus "du Nord" ect. ect... Les manifestants étaient 150 000 à Perpignan (le 19 mai), où les viticulteurs incendièrent la Préfecture, puis 250 000 à Carcassonne (le 26 mai), 300 000 à Nîmes (le 2 juin) pour culminer à plus de 700 000 personnes dans les rues et places de Montpellier le 9 juin !

A cette occasion, un jeune Vendarguois, Pierre Le Roy le fils d'un gros propriétaire du village s'illustra en mettant le feu à la porte du palais de justice de Montpellier derrière laquelle les forces de l'ordre, après sommations, se préparaient à tirer sur les manifestants. Pierre Le Roy était le fils aîné du baron le Roy de Boisseaumarie, un ancien conseiller démissionnaire du gouvernement du père Combes, qui avait acquis pour l'exploiter un grand domaine viticole s'étendant sur Vendargues Saint-Aunès et Mauguio.

12 mai 1907 à Béziers, plus de 150 000 manifestants parcouraient les avenues de la ville. Sur les banderoles portées par les vignerons on pouvait lire : "La victoire ou la mort!", "Mort aux fraudeurs", "Assez de parole, des actes", "Du pain ou la Mort" ou encore "Vivre en travaillant ou mourir en combattant". Les manifestants venaient de plus de 200 communes de la région et ils furent rejoints par de nombreux employés et commerçants de la ville. La manifestation fut clôturée par les discours prononcés par M. Marcellin Albert et par le maire de Béziers, M. Emile Suchon , discours prononcés sur la place de la Citadelle (aujourd'hui Jean Jaurès). Il y eut quelques incidents légers lors de l'appel à la dispersion des manifestants.

Le 10 juin, de nombreux élus languedociens démissionnaient pour protester contre l'absence de solution proposée par le gouvernement. Clémenceau comptait sur un pourrissement et un essoufflement de la révolte. Il avait tort, 600 maires annonçaient leur démission, dont le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul, qui avait toujours soutenu le combat mené par Marcellin Albert.

A Vendargues le 11 juin 1907, le conseil municipal, démissionnait.

" Les soussignés membres du Conseil municipal et de la municipalité de Vendargues.

Considérant que ni le Gouvernement ni les Chambres ne tiennent aucun compte des plaintes incessantes du Midi absolument ruiné par suite de l'insuffisance ou de la non application des lois répressives de la fraude.

Adressent à Monsieur le Préfet leur démission et comme conseillers municipaux et comme membres de la municipalité.

Vendargues, le 11 Juin 1907

Paul Serre (maire), Joseph Claret (adjoint), Jean Claret, Marcel Cairel, Guillaume Dides, Marius Pagès, Emile Gravel, Paul Daumond, Cyprien Pagès, Joseph Sabatier, Urbain Cauvas. "

Registre des délibérations du conseil Municipal de Vendargues 11 Juin 1907 - 10 juillet1907

 

Cette démission dut être confirmée à la demande du Préfet de l'Hérault par une séance extraordinaire le 10 juillet 1907 à 10 heures du soir.

 

 

Ce n'est que le 21 octobre 1907 que de nouvelle élections eurent lieu.

 

Le conseil municipal était constitué avec les mêmes membres. Paul Serre fut réélu maire, Joseph Claret adjoint.

Les mutins du 17e Régiment

Le 18 juin 1907, le 17e régiment d'infanterie de ligne était muté de Béziers à Agde.

Dans la soirée du 20 juin, environ 500 soldats de la 6e compagnie du 17e Régiment d'infanterie se mutinaient. Ils emportaient armes et munitions, quittaient la caserne où ils étaient cantonnés, et prenaient la direction de Béziers, à pied.

Ils parcouraient une vingtaine de kilomètres, par une marche de nuit.

Le 21 juin, en début de matinée, ils arrivaient à Béziers. Ils furent accueillis chaleureusement par les Biterrois. Les soldats s'installaient alors sur les Allées Paul Riquet, longue esplanade au centre de Béziers et ils fraternisaient avec la population qui n'hésitait pas à leur offrir de la nourriture...et du vin.

Les autorités militaires ne pouvaient accepter cette mutinerie. L'exemple du 17e Régiment pouvait donner des idées similaires à d'autres régiments de la région. Les forces de l'ordre chassaient les mutins dans la journée, sans aucun incident majeur.

Le 22 juin, par train, les soldats étaient contraints de regagner leur caserne agathoise. Plus tard, les leaders de la mutinerie furent envoyés en Tunisie, à Gafsa, par mesure disciplinaire, puis mis en première ligne, firent connaissance avec l'horreur des tranchées pendant la Grande Guerre.

Sortie de crise

Marcellin Albert fut finalement reçu par Georges Clémenceau. Le Parlement adopta une série de lois pour réduire le sucrage et le mouillage des vins. Cependant, les effets de la crise viticole furent longs à résorber. Des milliers d'hectolitres de "pinard" furent voués à la distillation.

Le Languedoc subit par la suite d'autres crises viticoles, liées à la surproduction et à la mévente (on parle de "crises chroniques" de la monoculture de la vigne). Nous somme aujourd'hui en 2007 à nouveau en pleine crise...

 

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